Loin de Chandigarth – Tarun Tejpal

On pourrait le qualifier de grand roman du Nord de l’Inde, comme on pourrait le qualifier de très long poème en prose racontant l’histoire, à la fin du 20ème siècle, d’un jeune couple désargenté mais passionnément amoureux sur fond de l’Inde au tournant du siècle.

Obsédés l’un par l’autre, ils quittent une petite ville, Chandigarh, pour la grande ville, New Delhi, dans laquelle l’homme et narrateur qui rêve d’écrire le grand roman indien, travaille d’arrache-pied, ne s’arrêtant que pour assouvir ses toujours pressants désirs pour sa très belle épouse. Puis c’est le destin qui les fait quitter la grande ville pour un éperon brumeux des contreforts de l’Himalaya ; lá ils emménagent dans une vieille maison informe à laquelle Fizz et son mari redonnent sens et vie. Mais alors que les travaux de rénovation battent leur plein, un jeu de carnets intimes laissés par les précédents occupants de la maison – en l’occurrence Catherine, une aventurière américaine – refait surface et l’éloignant de sa femme et de son désir pour elle, entraîne, irrésistiblement, le narrateur vers un autre monde, un autre temps, vers le précipice de l’histoire. Il est en fait entraîné vers un roman dans le roman, vers un roman dont Catherine est l’héroïne, l’histoire de Catherine s’étirant de Chicago à Paris et á la cour du nawab de Jagdevpur pour arriver enfin à la maison sur les contreforts de l’Himalaya. Et peu à peu, l’histoire du narrateur en devient redevable à l’histoire de Catherine. Alors que sa vie et son amour le lâchent peu à peu, le narrateur découvre les sombres secrets au cœur de la vie de cette femme qui déboucheront sur d’incroyables et d’insupportables vérités qui lui feront douter de toutes ses certitudes.

Envouté par les écrits d’une morte, un homme brise son couple… Le premier roman de l’Indien Tarun J. Tejpal est un coup de maître Naipaul, qui a souvent la dent très dure, ne tarit pas d’éloges quand il parle de Tarun Tejpal. C’est même le seul intellectuel indien qu’il ait invité á Stockholm en décembre 2001, lorsqu’il a reçu son prix Nobel… D’une phrase à l’autre, d’une pirouette à l’autre – certaines valent leur pesant de Kama-sutra – le narrateur raconte sa folle passion pour la belle Fizz, dont les charmes torrides le comblent depuis quinze ans. Mais, soudain, quand le couple s’installe dans une bicoque délabrée sur les contreforts de l’Himalaya, tout va basculer. A cause d’une morte… Cette histoire de plus en plus sombre, c’est aussi celle de l’Inde, la terre où les morts ont souvent raison des vivants. Tejpal y ajoute une faconde á la Rushdie, et d’éblouissantes embardées sur la mystérieuse alchimie du désir. Non, Naipaul ne s’est pas trompé.

André Clavel – L’Express du 1er décembre 2005

Le titre anglais de ce roman envoùtant, The Alchemy of desire (l’alchimie du désir), dit de manière plus crue et plus juste le mystère, la force de ce tumultueux récit qu’encadrent deux phrases symétriquement opposées. Tarun J. Tejpal ouvre son histoire par l’amour n’est pas le ciment le plus fort entre deux êtres. C’est le sexe et le clôt par Le sexe n’est pas le ciment le plus fort entre deux êtres. C’est l’amour… Entre ces deux bornes que séparent quelque six cents pages, Tarun J. Tejpal raconte, á travers la vie d’un couple, et dans le labyrinthe somptueux d’une écriture qui joue la digression avec art, l’histoire de l’Inde, voire du monde… Tarun J. Tejpal, qui signe là son premier roman, surfe avec grâce, sensualité, légèreté sur l’océan de ses connaissances, de sa culture, de sa sensibilité. Pas la moindre pesanteur, pas la plus petite incongruité dans son art d’évoquer avec une égale élégance les ravissements des corps amoureux ou les épisodes les plus noirs de l’histoire de l’Inde…

Michèle Gazier – Télérama du 16 novembre 2005

Journaliste d’investigation au parcours politique engagé, éditeur d’Arundhati Roy, l’Indien Tarun J. Tejpal signe à quarante ans et des poussières un premier roman à l’ampleur impressionnante, énorme et généreux pavé écrit en six mois intenses. Foisonnant sans jamais être baroque, sensuel et charnel, particulièrement bien construit, Loin de Chandigarh cherche sans cesse à démêler l’inextricable alchimie du désir. Explicite, la première phrase donne d’ailleurs le ton : L’amour n’est pas le ciment le plus fort entre deux êtres. C’est le sexe. Le narrateur de Tejpal doit se résoudre à quitter Fizz, la femme dont il est encore follement amoureux, puisque son désir pour elle semble être mort. Un matin froid, dans leur chambre dominant la vallée de Jeolike, il n’a plus éprouvé la moindre émotion en se réveillant à ses côtés, sinon une vague tendresse à la vue des deux fossettes au bas des reins, lissées par l’étirement de sa position fœtale. Gorgé de fantaisie et d’alacrité, Loin de Chandigarh permet de traverser l’histoire indienne des dernières décennies tout en vibrant à une love story inoubliable. L’ensemble fait, de surcroît, de son auteur un digne filleul de Salman Rushdie dont il ne faudra pas perdre la trace.

Alexandre Fillon – Lire, novembre 2005

Loin de Chandigarh est un livre exceptionnel, un premier roman comme on n’a guère l’occasion d’en lire. Une fois tous les dix ans, peut-être, selon son éditeur Marc Parent, responsable des ouvrages traduits de l’anglais chez Buchet-Chastel. Le célèbre V. S. Naipaul ne s’y est pas trompé, qui en a fait l’éloge appuyé : Enfin un roman neuf, brillant et original qui nous arrive de l’Inde. Il est vrai que son auteur, Tarun J. Tejpal, est un peu le fils spirituel du Nobel de littérature 2001, seul écrivain indien á avoir été invité á Stockholm lors de la cérémonie de remise du prix. A l’image du Gange, Loin de Chandigarh est un roman ample, très ramifié, qui sait d’où il part (de la relation érotique intense qui unit le narrateur, un journaliste écrivain en devenir, à sa femme Fizz), et où il aboutit : après nombre de péripéties, et même une longue rupture, le héros, surnommé Mr. Chinchpokli (du nom d’un faubourg de Bombay devenu synonyme de loufoque, farfelu), découvre tout simplement qu’il est amoureux de sa femme. Mais pour aller du sexe á l’amour, que de chemin á parcourir. D’histoires qui s’entremêlent et rendent le roman presque impossible à résumer… Il a mis vingt ans à venir à bout de Loin de Chandigarh et s’avoue incapable, pour l’instant, d’écrire autre chose. Dans vingt ans, peut-être…

Jean-Claude Perrier – Le Figaro du 4 novembre 2005

Loin de Chandigarh parle de l’amour et du désir, de la fin de l’amour et de la fin du désir, et du déchirement quand l’un s’est évaporé et que l’autre est toujours lá. C’est un roman où on trouve de très belles pages sur les aubes et les orages, des passages très drôles sur les gargotes de village et le chaos des routes indiennes, des analyses sanglantes sur les relations de pouvoir au sein d’un journal. On plonge avec délices dans les passages où le narrateur décrit les chênes argentés, kapokiers, flamboyants et banians qu’il a plantés dans son jardin. On approuve ce qu’il dit de notre fascination collective pour les chaînes d’information qui ont le pouvoir étrange de nous procurer un sentiment d’adéquation avec le monde moderne. Un tremblement de terre á Porto Rico donne un sens á notre vie. Un Américain fou qui abat des enfants dans une ville du Texas lui donne un contexte. Mais Loin de Chandigarh est avant tout un livre qui raconte comme rarement la passion et le manque, l’attraction des corps et la jouissance des femmes. Le livre commence par cette déclaration : L’amour n’est pas le ciment le plus fort entre deux êtres. C’est le sexe. Et c’est le début d’un texte lyrique et énergique, joyeux et nostalgique, qui emporte le lecteur… Pour le lecteur, embarqué dès la première phrase (L’amour n’est pas le ciment le plus fort entre deux êtres. C’est le sexe. On verra comment la phrase est modifiée á la fin du roman), il est aussi impossible de descendre en marche que pour Fizz et son amant de ne pas s’embraser quand leurs mains s’effleurent. Il arrive qu’un livre donne á son lecteur des nouvelles de lui-même, qu’il lui parle de manière particulièrement exacte, comme s’il avait été écrit pour lui. C’est l’effet que Loin de Chandigarh peut avoir…

Natalie Levisalles – Libération du 22 septembre 2005

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